L'histoire de Benkei, le moine-guerrier

La légende raconte qu'un géant de plus de deux mètres, portant sept armes sur le dos, a dépouillé 999 samouraïs sur un pont de Kyoto avant d'être vaincu par un adolescent jouant de la flûte. C'est ainsi que serait né l'amitié et le lien de vassalité entre Benkei et Yoshitsune.

C'est l'une des histoires les plus racontées du folklore japonais. Dans cet article, nous allons essayer de vous raconter qui était vraiment Benkei, en démêlant les légendes surfaites et les récits documentés.

Portrait de la mort de Benkei sur estampe japonaise

L'enfant qu'on prit pour un démon

Benkei serait né après dix-huit mois de gestation. À la naissance, il avait le corps d'un enfant de deux ou trois ans, les cheveux jusqu'aux épaules et toutes ses dents, molaires comprises. Son père, un haut dignitaire religieux des sanctuaires de Kumano, conclut à un enfant-démon et voulut s'en débarrasser. Une tante le recueillit et le nomma Oniwaka, l'enfant-ogre.

On le place au mont Hiei pour en faire un moine. Mauvaise idée. Sa taille lui donne le goût des épreuves de force et il roue de coups les novices. Les textes résument son comportement par des violences dont on ne peut rendre compte. Son maître le sermonne en vain. Il est banni.

Envoyé au temple Engyō-ji, sur le mont Shosha en Harima, il fait pire. Endormi en pleine journée, il se réveille le visage barbouillé par de jeunes moines qui se moquent de lui. Il aperçoit son reflet dans un puits, entre dans une rage folle, et la bagarre qui s'ensuit déclenche un incendie qui une grande partie des bâtiments de son monastère. Deuxième expulsion.

Ce que la légende grossit

Tout, en réalité. Une grossesse de dix-huit mois est biologiquement impossible ; un nourrisson avec des molaires aussi. Ces détails viennent du Gikeiki, la Chronique de Yoshitsune, rédigée aux XIVe-XVe siècles — deux cents ans après. Un second texte de la même époque, le Benkei monogatari, raconte la même jeunesse avec des différences. Et sur le lieu de naissance, les textes se contredisent.

Ce qui est documenté

Son statut de moine. Le Azuma Kagami, chronique officielle du shogunat de Kamakura, l'appelle Benkei hōshi — le moine Benkei. Quant à son appartenance au Mont Hiei ou au Engyō-ji, elles ne sont pas attestées.

Une chose mérite d'être dite pour la défense du récit : le motif d'un moine violent chassé de son temple n'a rien d'invraisemblable. Le mont Hiei n'était pas un séminaire paisible, c'était une puissance militaire dont les moines armés descendaient régulièrement sur Kyoto pour faire plier la cour. Et le Gyokuyō, journal tenu au jour le jour par le noble de cour Kujō Kanezane, atteste que Yoshitsune en fuite fut caché et convoyé par ces mêmes moines. Le lien entre le mont Hiei et Benkei n'a donc rien d'improbable.

Statue de Benkei tenant une naginata, entourée de pins taillés et de végétation dans un jardin urbain au Japon.

Le pont Gojō et les mille sabres de Benkei

Devenu yamabushi, ascète errant des montagnes, Benkei fait un vœu : rassembler mille sabres volés à des samouraïs. Il se poste chaque nuit sur le pont Gojō, à Kyoto, et dépouille les guerriers qui passent. Il en accumule 999.

Pour le millième, il aperçoit un adolescent qui joue de la flûte, une lame magnifique à la ceinture. C'est Ushiwakamaru — le futur Minamoto no Yoshitsune. Benkei charge sans réfléchir. Le garçon bondit sur la rambarde, danse autour du géant, et le met à terre. Vaincu, Benkei jure de le servir jusqu'à la mort.

Ce que la légende grossit

La rencontre elle-même, à commencer par le décor. Le pont Gojō a été achevé vers 1589 ; à l'époque supposée du duel, vers 1170, ce nom désignait un autre ouvrage, à l'emplacement du pont Matsubara.

Ce qui est documenté

Rien ne dit quand, ni comment Benkei a rejoint Yoshitsune. On peut supposer qu'il l'a suivi pendant la guerre de Genpei (1180-1185), voire avant. Le nom de Benkei figure pour la première fois dans le Azuma Kagami en Novembre 1185.

La fuite de Yoshitsune

La légende le place partout. À Ichi-no-Tani, à Yashima, à Dan-no-ura — les trois batailles qui détruisent le clan Taira et font de Yoshitsune le meilleur stratège de son époque. Benkei est représenté avec ses sept armes sur le dos : la hache, le râteau, la faucille, le maillet, la scie, la masse de fer et le naginata. Un homme-arsenal, capable de répondre à n'importe quelle situation.

Et surtout, il y a la barrière d'Ataka. Yoshitsune, devenu fugitif, tente de franchir un poste de contrôle déguisé en porteur au sein d'une troupe de moines. Le garde exige un décret de souscription. Benkei sort un rouleau vierge et l'improvise à voix haute, d'un ton de prêcheur. Le garde doute encore et fixe le porteur. Benkei se retourne et frappe son propre maître, en l'insultant, pour prouver qu'un simple serviteur ne saurait être un seigneur. Le stratagème fonctionne. Le garde les laisse passer.

Ce que la légende grossit

Les batailles et la barrière. Aucune source ne place Benkei dans un combat précis. L'épisode d'Ataka vient du Gikeiki, puis a été fixé par le théâtre : la pièce de nô Ataka, écrite en 1465 par Kanze Kojirō Nobumitsu, avant de devenir le Kanjinchō du kabuki en 1840. Les sept armes, elles, relèvent de l'iconographie : c'est une convention de scène et d'estampe.

Ce qui est documenté

Deux entrées du Azuma Kagami, en novembre 1185. Le 3 novembre, Benkei comptait parmi les principaux vassaux de Yoshitsune au moment de sa fuite. Le 6 novembre, il est noté que la troupe s'est dissoute en tentant de prendre la mer. Malgré la disparition de 200 cavaliers, Benkei est noté comme présent aux côtés de son maître, après le naufrage.

La mort debout de Benkei

1189, résidence de Koromogawa, dans le nord du pays. Yoshitsune est encerclé, trahi par ceux qui l'abritaient. Pendant qu'il accomplit son seppuku à l'intérieur, Benkei tient seul le pont d'accès. Les flèches s'accumulent dans son corps. Quand les assaillants se décident enfin à approcher, ils découvrent qu'il est mort depuis un moment — mais qu'il n'est pas tombé. Il barre encore le passage, debout.

Ce que la légende grossit

Mourir et rester debout est physiologiquement impossible. Cette scène vient du Gikeiki.

Ce qui est documenté

La mort de Yoshitsune à Koromogawa en 1189 est solidement établie. Celle de Benkei est donnée par la tradition. À Hiraizumi, un enclos à l'entrée du Chūson-ji est présenté comme sa tombe, et un pavillon lui est consacré.

Benkei à travers les époques

Le théâtre s'empare de la légende de Benkei au XVe siècle. Trois pièces de nô le mettent au centre : Hashi Benkei, la rencontre sur le pont ; Ataka, écrite en 1465, la barrière et le rouleau vierge ; Funa Benkei, la fuite par la mer.

L'époque d'Edo y ajoute l'image. Les graveurs multiplient les estampes, et inventent au passage des épisodes qui ne figurent dans aucun texte — dont celui du petit Oniwakamaru terrassant une carpe géante, popularisé par Kuniyoshi au milieu du XIXe siècle.

Oniwakamaru terrassant une carpe géante

Le cinéma prend le relais. Kurosawa adapte Ataka en 1945 sous le titre Les Hommes qui marchèrent sur la queue du tigre ; le film sera interdit par l'occupation américaine et ne sortira qu'en 1952.

Mais la preuve la plus forte de sa pénétration n'est ni au théâtre ni au cinéma : elle est dans le dictionnaire. Quatre expressions japonaises courantes portent son nom.

Tachi ōjō La mort debout de Benkei — être bloqué, sans pouvoir avancer ni reculer.
Nakidokoro Le point sensible de Benkei, c'est-à-dire le tibia — même le plus fort a son talon d'Achille.
Uchi-Benkei Un Benkei d'intérieur — celui qui fait le lion chez lui et le mouton dehors.
Nanatsu-dōgu Ses sept armes — devenu le nom de l'équipement indispensable d'un métier.

La culture populaire contemporaine continue de puiser. Dans One Piece, Gyūkimaru garde un pont et vole le sabre de ceux qui le franchissent ; la mort debout de Barbe Blanche renvoie directement au tachi ōjō. La série Fate en fait un personnage jouable, les jeux de bataille japonais aussi. Et à Kyoto, sur le pont Gojō, deux statues rejouent en permanence une scène qui n'a probablement jamais eu lieu.

Statues de Benkei et Yoshitsune à Kyoto

Benkei, le nom qui a inspiré notre marque

Du nô au kabuki, de l'estampe au manga, chaque époque a refait Benkei à sa mesure — si bien que la légende a fini par recouvrir l'histoire. Le nom de Benkei est devenu au Japon un synonyme de force et de fidélité, au point d'entrer dans la langue courante. Notre marque s'inscrit dans cette chaîne, sans prétendre en être autre chose que le dernier maillon en date.

Ce qui nous intéresse chez lui n'est pas le géant aux sept armes. C'est la ligne du 6 novembre 1185. Deux cents hommes la veille, quatre le lendemain, il est resté quand il n'y avait plus rien à gagner.

Une coïncidence pour finir, qui amuse ceux qui connaissent les deux : le nom monastique de Benkei, Musashibō, s'écrit avec les mêmes caractères que le prénom de Miyamoto Musashi. Le plus fidèle des serviteurs et le plus solitaire des rōnin portent le même mot.

Le t-shirt "Benkei & Yoshitsune"

Le maître et son vassal, première pièce de notre collection Samouraï.

Découvrir la pièce


Sources principales : Azuma Kagami, entrées des 3 et 6 novembre 1185 (compilé vers 1300) ; Gyokuyō, journal de Kujō Kanezane (1164-1200) ; Heike monogatari et Genpei Jōsuiki ; Gikeiki (XIVe-XVe siècle) ; Benkei monogatari ; Un'yōshi ; pièces de nô Hashi Benkei, Ataka (1465) et Funa Benkei ; Kanjinchō (kabuki, 1840).