Vagabond : la philosophie derrière le manga de Takehiko Inoue

Un homme veut devenir le plus grand sabreur du monde. Trente-sept volumes plus tard, ce n'est plus du tout la question qu'il se pose.

Illustration manga en noir et blanc représentant un samouraï maniant son katana au milieu de puissantes vagues, entouré de plusieurs cases détaillant son visage et le mouvement de l’eau.

Vagabond ne raconte pas la vie réelle de Miyamoto Musashi. Takehiko Inoue adapte le roman de Yoshikawa Eiji, publié en 1935, qui était lui-même une fiction. Le vrai Miyamoto Musashi a mené une toute autre vie — nous l'avons racontée dans notre article sur la véritable histoire de Miyamoto Musashi.

C'est d'ailleurs cette liberté qui fait la puissance du manga. Délivré de l'obligation d'être exact, Inoue emprunte un nom célèbre et s'en sert pour poser une question. Qu'est-ce que la force ?

"Invincible"... ce n'est qu'un mot

Le jeune Takezō (qui se renommera Musashi plus tard) veut devenir "invincible" et "sans rival sous le ciel". Pourtant, Inoue passe son temps à remettre en question cette formule, devenue obsessionnelle tout au long du manga.


« Invincible. Ce n'est qu'un mot. Être invincible... Plus on y réfléchit, plus on plisse les yeux dans un effort désespéré pour y voir clair, et plus la réponse s'obscurcit davantage. »

Yagyū Sekishūsai, dans Vagabond

L'invincibilité ne désigne rien de mesurable. Être plus fort par rapport à qui ? Vivants seulement, ou morts compris ? Sur combien de temps ? Un homme qui gagne cent duels peut perdre le cent unième, et un homme invaincu n'a jamais fait que rester en vie. Il n'existe aucun état du monde où l'on puisse déclarer la chose atteinte. C'est un objectif construit de telle sorte qu'on ne peut jamais y arriver — et Takezō y consacre sa jeunesse.

La question change au fil des tomes

Au début du manga, le lecteur se demande si Takezō va réellement devenir le plus fort. Pourtant, au fur et à mesure que l'on progresse dans le récit, cette question devient plutôt : "Que reste-t-il d'un homme qui a organisé toute son existence autour d'un but impossible à atteindre ?"

Gagner ne suffit pas

Quand Musashi se retrouve seul face à l'école Yoshioka, c'est l'un des rares épisodes où Inoue s'appuie sur des faits notables. L'embuscade de Sagarimatsu figure sur le monument gravé par le fils adoptif de Musashi en 1654. C'est d'ailleurs la séquence la plus longue et la plus spectaculaire du manga. Pourtant, aucune réponse ne vient satisfaire l'exploit du guerrier. Rien ne change, sauf le nombre de morts laissés derrière lui.

Musashi, épuisé et blessé, se tient seul au milieu d’un champ de bataille, encerclé par plusieurs samouraïs armés, illustration manga noir et blanc.

Le sabre ne fait pas pousser le riz

Puis vient l'arc qui divise les lecteurs. Musashi arrive dans une plaine stérile, un village presque mort, où survivent quelques paysans terrorisés et un enfant seul. Il pose son sabre, prend une houe, et décide de faire pousser quelque chose sur une terre qui n'a jamais rien donné.

Musashi travaille comme il se bat — par la conviction qu'un homme suffisamment déterminé peut réussir n'importe quel exploit. C'est le renversement complet de tout ce qu'il a appris. Pendant vingt ans, il a mesuré sa valeur à ce qu'il pouvait détruire. Devant un champ, il découvre une force d'un autre ordre : celle qui produit.

Un arc plus calme que les autres

Beaucoup de lecteurs le trouvent trop lent et attendent le retour des duels. C'est logique : on ouvre un manga de samouraï pour voir des combats. Mais c'est exactement le piège que tend Inoue. Le lecteur qui s'impatiente veut la même chose que Takezō au premier volume.

Les vieux maîtres, ou ce qu'il y a après

Une figure revient souvent dans Vagabond : le vieil homme qui a été redoutable et qui a lâché prise.

Le moine lancier du Hōzōin, qui a rangé son arme pour cultiver un potager. Le vieux Yagyū Sekishūsai, que Musashi veut tuer, avant de se rendre compte que l'homme dit "invincible" est déjà mourant, rongé par les années de vie. Ces guerriers ont tous atteint ce que Musashi poursuit, puis ils l'ont abandonné. Ils ne se battent plus, non parce qu'ils ne le pourraient pas, mais parce que la question ne les intéresse plus.

Face à eux, Musashi n'a aucune prise. On ne peut pas battre quelqu'un qui n'a rien à défendre.

Illustration manga Vagabond en noir et blanc d’une vaste forêt montagneuse, avec la citation : « Préoccupé par une seule feuille… tu ne verras pas l’arbre. Préoccupé par un seul arbre… tu manqueras toute la forêt. »

Quand le dessin devient la philosophie

Dernier point, et c'est celui qui rend l'œuvre unique. Inoue commence Vagabond en 1998 avec un trait net, précis, hérité de son manga de basket. Au fil des volumes, ce trait se défait. Les hachures disparaissent, les contours se relâchent, l'encre se met à couler. Vers la fin de ce qui a été publié, certaines planches ne sont plus vraiment du manga : ce sont des lavis, des gestes uniques posés sur le papier sans reprise possible.

Autrement dit, le dessinateur parcourt exactement le chemin de son personnage. Il part de la technique maîtrisée et il finit dans quelque chose de plus nu, où le contrôle compte moins que la justesse du geste. La forme rejoint le fond sans que personne ait eu besoin de l'expliquer.

Miyamoto Musashi dans le manga Vagabond

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