L'histoire de Ham, le premier chimpanzé de l'espace

Le 31 janvier 1961, un chimpanzé de trois ans et demi devient le premier grand singe de l'Histoire à quitter l'atmosphère terrestre. Il est récupéré vivant dans l'Atlantique seize minutes plus tard, une abrasion sur le nez, la bouche ouverte sur ce que la presse mondiale prendra pour un sourire.

Ce jour-là, il n'a pas encore de nom. Officiellement, l'animal sanglé dans la capsule Mercury s'appelle Sujet n°65. Il ne deviendra « Ham » qu'une fois revenu vivant.

Ham, le chimpanzé astronaute, tenant un journal titré « Space Chimp Lives » après son vol spatial.

Dossier d'acquisition Holloman AFB — Nouveau-Mexique
Matricule
N°65 — surnommé « Chop Chop Chang » par ses soigneurs
Nom officiel
— aucun, jusqu'au 31 janvier 1961 —
Naissance
Juillet 1957, en liberté, au Cameroun français. La date a été reconstituée après coup, à partir de sa dentition.
Capture
Prélevé par des trappeurs, expédié à la Rare Bird Farm de Miami, une attraction touristique de Floride.
Acquisition
Acheté par l'US Air Force et transféré à la base de Holloman en juillet 1959.
Âge au vol
3 ans et demi. Environ 17 kg.

Pourquoi Ham n'avait pas de nom avant son vol

L'US Air Force et la NASA ne nommaient jamais officiellement leurs animaux avant leur retour sain et sauf.

La raison n'a rien de technique : elle est purement médiatique. La mort d'un « numéro » ne fait pas la une. La mort d'un animal qui a un prénom, si. Tant que la mission n'était pas réussie, le sujet restait un matricule dans un rapport. On peut lire ce calcul comme du cynisme ; on peut aussi le lire comme l'aveu que les responsables du programme savaient parfaitement à quel point l'opinion publique était importante.

Le nom arrive donc après coup, et il n'a rien d'affectueux non plus. HAM est un acronyme : Holloman Aerospace Medical, le centre du Nouveau-Mexique qui l'avait préparé. Le choix rendait accessoirement hommage au commandant du laboratoire, le lieutenant-colonel Hamilton « Ham » Blackshear.

Autrement dit : le premier grand singe de l'espace porte le nom du laboratoire qui l'a entraîné.

l'entraînement INTENSIF de Ham

À partir de juillet 1959, sous la direction du neuroscientifique Joseph V. Brady et avec le soigneur Edward C. Dittmer comme référent quotidien, le sujet n°65 apprend une tâche unique, répétée jusqu'à l'automatisme.

L'objectif du vol n'est pas de vérifier qu'un être vivant survit — les Soviétiques l'ont déjà prouvé avec Laïka en 1957. La question américaine est différente, et beaucoup plus opérationnelle : un pilote peut-il encore accomplir des gestes précis pendant le décollage, l'impesanteur et la rentrée ? Si la réponse est non, toute la doctrine du vol habité s'effondre, puisque la capsule Mercury prévoit un pilote aux commandes et non un simple passager.

Protocole de conditionnement — Holloman Aero-Medical Field Laboratory

La boucle apprise par le sujet n°65, répétée pendant quinze mois

SIGNAL Voyant bleu clignotant FENÊTRE 5 secondes RÉPONSE DANS LES TEMPS Le levier est poussé. Une pastille de banane est délivrée. PAS DE RÉPONSE Décharge électrique appliquée sous la plante des pieds.

Le cycle a été répété pendant environ 219 heures d'entraînement réparties sur quinze mois. Certains exercices se déroulaient en position sanglée, jusqu'à plusieurs heures d'affilée.

« J'avais une relation formidable avec Ham. Il était épatant, il travaillait si bien, et il était remarquablement facile à manier. Je le prenais dans mes bras et c'était comme un gamin : il me passait le bras autour du cou et il jouait. »

Edward C. Dittmer, soigneur et entraîneur principal de Ham

Comment Ham a été choisi parmi quarante chimpanzés ?

Holloman n'entraînait pas un seul singe, mais une colonie. La sélection s'est faite par élimination successive, jusqu'à la veille du tir.

Entonnoir de sélection — Projet Mercury

De la colonie de Holloman au siège de la capsule n°5

40 18 6 1 CANDIDATS INITIAUX Chimpanzés rassemblés à Holloman pour le programme. APRÈS ÉVALUATION Tests de santé, de tempérament et de performance. 2 JANVIER 1961 Quatre femelles et deux mâles transférés au cap Canaveral avec vingt spécialistes. 30 JANVIER 1961 Le sujet n° 65 est désigné titulaire la veille du tir. Doublure : Minnie, seule femelle du programme Mercury.

Le chimpanzé a été préféré au chien et au singe rhésus pour une raison précise : disposition des organes proche de l'humain, et surtout capacité à apprendre des tâches complexes. C'est cette compétence-là que la NASA voulait mesurer.

Mercury-Redstone 2 : un vol qui a dépassé toutes ses consignes

Ham est installé dans la capsule à 7h53, heure locale. Le compte à rebours est ensuite retardé de près de quatre heures par un onduleur défaillant et une série de problèmes mineurs. Il passera au total plus de cinq heures sanglé sur le pas de tir avant même le décollage.

La Redstone décolle enfin à 11h55. Une minute plus tard, les calculateurs signalent que l'angle de trajectoire est trop élevé d'au moins un degré, et que l'écart se creuse. À deux minutes, ils prédisent une décélération de 17 g. À 2 minutes 17, l'oxygène liquide est épuisé plus tôt que prévu : le système d'abandon détecte la chute de pression et déclenche la tour de sauvetage, qui ajoute une poussée non prévue au plan de vol.

Résultat : la capsule part plus haut, plus vite et plus loin que tout ce qui avait été calculé.

ParamètrePrévuRéalisé
Altitude maximale 185 km 253 km +68 km
Vitesse maximale 7 081 km/h 9 426 km/h +2 345
Distance parcourue 467 km 679 km +212 km
Temps d'impesanteur 4 min 54 s 6 min 36 s +1 min 42
Décélération à la rentrée ≈ 11,7 g 14,7 g +3 g
Durée totale du vol 14 min 15 s 16 min 39 s +2 min 24

Une récupération qui a mal tourné

La capsule amerrit hors de vue des équipes de secours, très au-delà du point de chute calculé. Le premier signal de localisation n'est reçu qu'une douzaine de minutes plus tard. Quand un hélicoptère la repère enfin, elle prend l'eau : le bouclier thermique a endommagé la cloison en remontant, et plusieurs centaines de kilos de mer se sont engouffrés à l'intérieur.

Ham est hissé à bord de l'USS Donner. Le vétérinaire ne lui trouve qu'une abrasion sur le nez, de la fatigue, une déshydratation et environ 5 % de poids en moins. On lui tend une pomme et une demi-orange : il les dévore.

Ham, le chimpanzé envoyé dans l’espace en 1961, installé dans sa capsule après sa mission spatiale

Le « sourire » de Ham : la photo la plus mal légendée de la conquête spatiale

Une image a fait le tour du monde en février 1961 : le chimpanzé, la bouche largement ouverte, toutes dents dehors, la main serrée dans celle d'un officier. Les journaux y ont vu un sourire de héros. C'est le contresens le plus répandu de toute cette histoire.

Ce qu'on croit voir

Un animal souriant, satisfait, presque complice — l'illustration parfaite d'une mission réussie, reprise telle quelle par la presse mondiale et, depuis, par des milliers d'articles et de publications.

Ce que c'est réellement

Chez le chimpanzé, cette expression — babines retroussées, dents découvertes, gencives visibles — est un rictus de peur, l'un des signaux de détresse et de soumission les mieux documentés de l'espèce.

La primatologue Jane Goodall, après avoir visionné les images du vol, a déclaré n'avoir jamais vu une telle terreur sur le visage d'un chimpanzé.

Les images tournées à bord confirment cette lecture. Et il existe un second faisceau d'indices, purement comportemental : après son vol, Ham a manifesté un refus net et répété d'approcher à nouveau la capsule. Les photographies prises lors des séances suivantes montrent un animal qui résiste physiquement.

Ce que le vol de Ham a réellement prouvé

Malgré une trajectoire hors norme, une dépressurisation et près de 15 g à la rentrée, Ham a poussé ses leviers une cinquantaine de fois pendant le vol, avec des temps de réaction quasiment identiques à ceux mesurés au sol.

C'est là tout le résultat de la mission : un être vivant peut exécuter des tâches précises sous forte accélération, en impesanteur, puis en rentrée atmosphérique. La capsule Mercury pouvait donc embarquer un pilote, et pas seulement un passager.

Trois mois plus tard, le 5 mai 1961, Alan Shepard devenait le premier Américain dans l'espace, sur un profil de vol pratiquement identique à celui de Ham.

Ham, chimpanzé de la NASA équipé de son casque avant son vol spatial Mercury-Redstone 2 en 1961.

Enos, l'autre chimpanzé — celui qu'on a oublié

Le 29 novembre 1961, un second chimpanzé, Enos, effectue deux orbites complètes autour de la Terre à bord de Mercury-Atlas 5, en répétition générale du vol de John Glenn. La mission devait en compter trois : elle est interrompue à cause d'une surchauffe de la capsule et d'un dysfonctionnement du dispositif de conditionnement, qui a infligé à Enos soixante-seize décharges électriques alors même qu'il exécutait correctement ses tâches. Il a continué à les exécuter jusqu'au bout.

Enos est mort onze mois plus tard, en novembre 1962. Les autopsies n'ont établi aucun lien avec son vol.

Les vingt-deux ans d'après : la partie de l'histoire que personne ne raconte

C'est ici que le destin de Ham se sépare radicalement de celui d'autres animaux envoyés dans l'espace, comme Félicette en France. Ham n'a pas été euthanasié pour examen. Il a vécu vingt-deux ans après son vol. Ce n'est pas pour autant une fin heureuse.

Le 5 avril 1963, il est transféré au zoo national de Washington. Il y restera dix-sept ans, seul — sans aucun congénère, alors que le chimpanzé est l'un des animaux sociaux les plus étudiés au monde. Il reçoit du courrier d'admirateurs, il est une célébrité de la capitale fédérale, et il passe presque deux décennies sans voir un autre membre de son espèce.

Le 25 septembre 1980, il rejoint enfin un petit groupe de chimpanzés au zoo de Caroline du Nord, à Asheboro. Les soigneurs racontent qu'il y est devenu le mâle dominant du groupe, et qu'il s'était particulièrement attaché à une femelle nommée Maggie, avec laquelle il passait de longs moments à se toiletter.

Il meurt le 19 janvier 1983, à vingt-cinq ans, d'une insuffisance cardiaque et hépatique. Il aura passé un peu plus de deux ans en compagnie d'autres chimpanzés, sur vingt-quatre ans de captivité.

La querelle de la dépouille

Après la nécropsie, le projet initial était de le naturaliser et de l'exposer — en suivant le précédent soviétique de Belka et Strelka, empaillées et présentées à Moscou. L'annonce déclenche un tollé public aux États-Unis. Le musée qui conserve aujourd'hui son squelette cite encore la lettre d'une lycéenne de l'État de New York, choquée qu'on veuille l'empailler :

« Un chimpanzé n'est pas un poivron. »

Lettre d'une lycéenne américaine, 1983

Le projet est abandonné. Ses tissus et sa peau sont inhumés devant l'International Space Hall of Fame d'Alamogordo, au Nouveau-Mexique, où une cérémonie est organisée : l'éloge funèbre est prononcé par le colonel John Stapp, figure historique de la médecine aérospatiale. Son squelette, lui, a été conservé et se trouve aujourd'hui dans les collections du National Museum of Health and Medicine, dans le Maryland. Les analyses n'y ont décelé aucune séquelle osseuse de son vol.

Plaque commémorative de Ham, premier chimpanzé astronaute, avec une banane déposée en hommage.

Questions fréquentes sur Ham

Ham est-il le premier singe envoyé dans l'espace ?

Non : il est le premier grand singe, c'est-à-dire le premier hominidé. Des singes plus petits l'avaient précédé dès 1948-1949 avec les macaques rhésus Albert I et Albert II, lancés par les États-Unis sur des fusées V-2 récupérées. Ham est en revanche le premier primate à avoir accompli des tâches précises pendant le vol.

Que signifie le nom « Ham » ?

C'est un acronyme : Holloman Aerospace Medical, le centre médical de la base aérienne de Holloman, au Nouveau-Mexique, où il a été entraîné. Le nom rendait aussi hommage au commandant du laboratoire, le lieutenant-colonel Hamilton « Ham » Blackshear. Avant son vol, l'animal était officiellement désigné comme « Sujet n°65 ».

Pourquoi Ham n'a-t-il reçu un nom qu'après son vol ?

Pour une raison de communication. Les responsables du programme ne voulaient pas avoir à annoncer la mort d'un animal portant un prénom, ce qui aurait provoqué une réaction publique bien plus forte que la perte d'un matricule.

Ham est-il mort pendant son vol spatial ?

Non. Il a été récupéré vivant et en bonne santé, avec une simple abrasion sur le nez et une déshydratation légère. Il a vécu vingt-deux ans après son vol, jusqu'au 19 janvier 1983, et est mort à vingt-cinq ans.

Ham souriait-il vraiment sur la fameuse photo ?

Non. Ce que la presse a interprété comme un sourire est en réalité un rictus de peur, une expression de détresse bien documentée chez le chimpanzé : babines retroussées, dents et gencives découvertes.

Où se trouve le corps de Ham aujourd'hui ?

Il est partagé entre deux lieux. Ses tissus et sa peau sont inhumés devant l'International Space Hall of Fame d'Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Son squelette est conservé dans les collections du National Museum of Health and Medicine, dans le Maryland.

Quelle altitude Ham a-t-il atteinte ?

Environ 253 km, soit 68 km de plus que les 185 km prévus, à cause d'une accélération excessive du lanceur et du déclenchement anticipé de la tour de sauvetage.

Sources principales

  • L. S. Swenson, J. M. Grimwood, C. C. Alexander, This New Ocean: A History of Project Mercury, NASA SP-4201, chapitre « MR-2: Ham Paves the Way ».
  • NASA, Mercury-Redstone 2 — Mission Report et données de vol du 31 janvier 1961.
  • National Museum of Health and Medicine, notice sur le squelette du chimpanzé HAM, collections anatomiques.
  • C. Burgess & C. Dubbs, Animals in Space: From Research Rockets to the Space Shuttle, Springer Praxis, 2007.
  • New Mexico Museum of Space History / International Space Hall of Fame, dossier Ham et témoignages d'Edward C. Dittmer.
  • T. Gray, A Brief History of Animals in Space, NASA History Office.
  • Archives du Smithsonian National Zoological Park et du North Carolina Zoo (Asheboro).

Collection Animaux de l'Espace

On l'a acheté, numéroté, entraîné, lancé — et on ne lui a donné un nom qu'une fois certain qu'il était rentré vivant. Chez Benkei Studio, il en a un depuis le début, et il fut le premier animal de l'espace à avoir inspiré notre collection.

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